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avril 12, 2005
Feux d'Artifice
J'avais tenté de vous faire
comprendre les attraits si particuliers de mon amante, ce goût
du jeu que nous partageons, et qui nous a placé en quelques
occasions dans des situations pour le moins contradictoires. Vous
sembliez perplexe, ne pas saisir l'intérêt ou le sel de telles
expériences.
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Eh bien voici qu'une anecdote
toute fraîche me donne l'occasion, en vous la rapportant, d'illustrer
mon propos. L'affaire dont je veux vous parler me paraît d'autant
plus remarquable qu'on ne peut rien y trouver qui soit vraiment
à mon avantage. Je n'avais le contrôle de rien, et fus
simplement la victime du ressentiment et des manigances de ma
belle. Je vais donc tenter de vous communiquer la saveur
paradoxale de cette aventure - et pardon par avance si je vous
parais parfois encombrer mon récit de quelques détails
superflus. Les faits sont tout récents : ils datent davant-hier,
ce 14 Juillet, le soir même qui suivit notre conversation. Pour
faire pièce aux réjouissances républicaines, nous avions Marie
et moi organisé une grande réunion dans sa maison de Meudon. Ce
fut une soirée très Education Nationale, malgré
cette époque de vacances scolaires : Marie, vous vous en
souvenez, est professeur de lettres, et il y avait là bon nombre
de ses collègues encore présents dans la Capitale. D'amis en
connaissances, et de connaissances en inconnus, l'assemblée
réunissait peut-être de quarante à cinquante personnes, dont
je ne devais pas connaître la moitié. Mais la maison est
plaisante, vraiment ; adossée au bois de Meudon, deux étages,
caves et grenier, avec cinq cent mètres carrés de jardin, elle
semble conçue pour la fête, et elle s'avère en tous cas tout
à fait pratique pour les amateurs de feux dartifices : du
second étage, on a en effet une vue imprenable sur Paris et donc
sur le palais de Chaillot, d'où partent les fusées... Bref, la
soirée avait débuté très tôt, et, en attendant lheure
de céder aux extases citoyennes que vous pouvez imaginer, nous
avons pas mal abusé de boissons, de musique, ainsi que de jeux
divers.Pour ce qui me concerne, je me tenais un peu en retrait :
cette petite sauterie était plutôt celle de Marie et, en
maître de maison attentif, je m'étais laissé investir du rôle
stratégique d'intendant.
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C'est là une mission dont je sais macquitter avec bonheur,
je vous l'assure, même quand les circonstances ne s'y prètent
pas, et Dieu sait que ce soir-là elles ne s'y prêtaient
nullement : chaleur insupportable, ambiance électrique, je me
sentais terriblement... inadéquat. Je trouvais surtout que mon
amoureuse, entourée qu'elle était de sa cour dadmirateurs
au grand complet, exagérait un peu son côté Reine de la
soirée. Marie il est vrai a toujours affecté un côté
Diva en ce genre de situation, encouragée le plus souvent par la
complicité acquise des membres de sa tribu. Et il faut avouer
que, comme à son habitude, elle était tout à fait craquante.
La petite robe courte, noire, coupée de bandes de dentelle, qu'elle
avait passée pour l'occasion, dévoilait tout autant qu'elle
masquait les creux les plus secrets de sa peau brune. Chaussée d'élégants
escarpins elle jouait, impudique, de ses jambes magnifiques,
gainées de bas noirs que retenait le bout d'une jarretelle, entr'aperçu
parfois, lorsqu'un air de musique plus vigoureux que les autres
amenait son cavalier à la faire virevolter au milieu de notre
salon. Ou bien lorsqu'elle se laissait tomber, ensuite, feignant
l'épuisement, au plus profond de l'un des fauteuils, jupe
troussée au-delà du raisonnable... Un brin jaloux, je ne
pouvais m'empêcher de l'admirer : ongles vernis, lèvres
vermeilles, une stricte coupe au carré encadrait de mèches
noires son minois ravissant. Bref, elle était au centre de la
soirée et chacun semblait être tombé sous le charme de son jeu...
Mais l'unanimité de ce succès ne pouvait me masquer longtemps
quelques différences, quelques nuances dans le regard que chaque
invité - surtout du type mâle - portait sur ma belle,
particulièrement quand telle ou telle marque d'admiration
semblait ne pas laisser Marie absolument indifférente. Attentif
à ces différences de traitement, il m'apparut ainsi bien vite
que lun des invités présents semblait bénéficier, de
façon privilégiée, des bonnes manières et des attentions de
ma belle. J'en fus d'abord surpris. Le personnage en question
était un nouveau venu - un ami dami - et Marie reste dhabitude
très circonspecte avec les têtes nouvelles, préférant le plus
souvent les succès quasi-assurés quelle sait pouvoir
trouver auprès de sa bande.
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Et puis l'intrus m'avait paru d'emblée un peu épais - du genre
gentil colosse (professeur d'éducation physique, il pratiquait
je ne sais quel sport en qualité de professionnel, avais-je cru
comprendre), ce qui ne constitue pas à priori le profil des
hommes ayant les faveurs de mon amoureuse. Toujours est-il qu'il
avait pratiquement passé le début de la soirée à se tenir
collé aux basques de celle-ci, parlant fort, un bon mot de temps
en temps, un moins bon le plus souvent... Et Marie, de façon
évidente, ne faisait rien d'autre que l'encourager, d'un regard
par-ci, d'un frôlement par-là, jambes haut croisées au fond d'un
fauteuil quand l'animal se trouvait à ses côtés, allant même
jusqu'à anticiper les offres de service de celui-ci dès que le
moindre slow démarrait sur la platine. Mon mécontentement
allait croissant, mais j'étais bien obligé de me contenir. Je
crois avoir tenté à vingt reprises de faire comprendre à Marie,
à demi-mot, combien son manège magaçait - hélas sans le
moindre succès. Enfin, j'ai fini par profiter dune reprise
de la musique et d'un Sinatra liquoreux - elle n'a jamais su
résister à Sinatra - pour larracher in extremis à une
nouvelle invitation de l'importun et lentraîner danser
avec moi. Ce qui me permit enfin de lui faire part de façon
explicite de toute ma mauvaise humeur.
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La riposte fut immédiate : non, elle naccordait aucune
faveur particulière au bonhomme, elle ne faisait rien dautre
quassurer au mieux son rôle de maîtresse de maison, et
puis oui, elle apprécierait que ce soit un peu plus mon cas à
moi, et, puisquon en parlait, sa jolie collègue agrégée
dhistoire, que je courtisais assidument depuis le début de
la fête devait bien être la seule à ne pas se plaindre de la
qualité de mon service ! Jai cru, chère Léa, que j'allais
exploser devant tant de mauvaise foi ! Dautant que ladite
collègue agrégée dhistoire - de fait une très jolie
blonde d'une trentaine d'années - avait effectivement recherché
ma compagnie, sans doute par compassion, et que javais
précisément veillé à ce que nos échanges ne dépassent les
strictes limites de la bienséance (je ne connais que trop ma
donzelle et sa jalousie pathologique...). Bref, lambiance
était lourde. Et en tous cas, mes remarques neurent aucun
effet apparent : à peine la plage du disque terminée, Marie
retourna à sa place, continuant à minauder et à encourager les
manoeuvres de son collègue. La soirée avançait donc et les
rangs de nos invités sétaient un peu éclaircis, certains
d'entre eux ayant voulu courir jusquau pas de tir du
Trocadéro. Nous ne fûmes bientôt plus quune petite
vingtaine. Lui était toujours là, et Mon
historienne aussi. Il me devenait dailleurs délicat déviter
cette dernière. Marie, en tous cas, ne se calmait pas, au point
que chacun - du moins cela me paraissait à présent évident -
devait remarquer son manège... et notamment la prof dhistoire,
justement, qui me sembla même gênée pour moi, me jetant des
regards à la dérobée chaque fois que Marie riait un peu fort
à une pauvre répartie de son chevalier servant. Les exigences d'un
service minimal firent qu'à un certain moment nous nous
retrouvâmes ensemble à la cuisine, Marie et moi, afin de
réapprovisionner nos invités. Je ne pus alors me défendre de
lui dire tout ce que j'avais retenu à grand peine depuis le
début de la soirée : elle était vraiment sans pudeur aucune,
elle draguait ce type ostensiblement, sans la moindre vergogne,
tout le monde s'en apercevait, un vrai spectacle, etc...
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Sa réaction fut une nouvelle fois étonnante, consistant à tout
nier, en bloc. En gros, là, je délirais - et en devenais
franchement agaçant. D'ailleurs, pour tout dire, "il"
était nul, tellement nul que cela en était presque... touchant
! Comment pouvais-je me montrer jaloux d'un personnage pareil ?
Mes soupçons étaient même quasiment insultants à son égard,
à Elle : en quelque circonstance que ce soit, ce type était
hors-jeu, jamais il ne saurait éveiller son intérêt, encore
moins recevoir la moindre faveur de sa part. Et son petit côté
macho et latin lover ne saurait suffire à la faire craquer, bien
au contraire... es dénégations devinrent si excessives que loin
de me rassurer, elles eurent le don de m'exaspérer encore un peu
plus, et me poussèrent à commettre cette bévue que je regrette
encore. Je ne me souviens plus, mot pour mot, de ce que je lui
répondis alors - il faut dire que javais l'esprit
brouillé, ayant toute la soirée tenté de compenser ma
frustration dans les alcools - mais en tous cas je pris le contre-pied
de ses beaux discours, me récriant que je la trouvais bien
injuste vis-à-vis de son soupirant, qui sans nul doute ne
méritait pas plus ses attentions outrancières que ses mépris
affichés, et j'ajoutai que rien après tout, absolument rien
pour linstant du moins, ne garantissait que les manoeuvres
éhontées dont elle se rendait coupable éveillent un réel
intérêt de la part de notre invité, au-delà bien sûr de ce
quexigeaient les règles du simple savoir-vivre. Il ne la
fuyait pas, certes, mais qui chercherait à déplaîre à une
hôtesse si attentive ? Bref, lui dis-je de façon fort peu
diplomate, cette espèce de jeu auquel elle se livrait, ces
manoeuvres, toute cette séduction quelle déployait,
étaient d'autant plus pitoyables et déplacés qu'il était
évident aux yeux de chacun qu'elle... se compromettait en vain,
sans la moindre chance de succès ni le moindre sens du ridicule.
Pendant tout le temps que dura mon morceau de bravoure, elle me
regardait fixement, le regard brillant de colère, mais aussi
avec une esquisse de sourire sur ses lèvres serrées. Je perçus
à temps un risque, et ma fureur tomba d'un coup ; je cherchai
quelque chose à dire, un nouveau commentaire susceptible de
désamorcer l'affaire, quand, juste à ce moment, le bruit
assourdi d'une explosion lointaine nous parvint, annonçant le
départ du feu d'artifice.
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Posté par Mélissa | Envoyé le avril 12, 2005 03:45 PM